L’Internet : une drogue nécessaire.

L’Internet : une drogue nécessaire.

Nos anxiétés existentielles ne sont pas disparues avec les téléphones à cadrans et les pilluliers.

La famille se résume trop souvent à une nostalgie, le travail perd sa sécurité, le pays politique déçoit, la religion est démasquée ou devrait l’être, et on dit beaucoup de mal (avec raison) de toutes les formes d’abus de drogues. Que reste-t-il pour nous aider à calmer nos anxiétés existentielles ? L’Internet (qui a maintenant droit à sa majuscule).

Comme dit si bien mon ami blogueur Gérard Ponthieu : « C’est bon pour ce qu’on a ».

18 drogue dureEt les médicaments, les drogues illicites ou pas ? Toujours en usage et en abus. Mais l’usage déplorable de ces substances est loin d’atteindre une majorité de la confrérie humaine qui se calme le pompon par une dépendance à l’Internet.

L’Organisation Mondiale de la Santé estime en effet que 230 millions d’entre nous, soit 5% de la population mondiale, ont consommé une drogue illégale au cours de la dernière année. Et 10% goberait des médicaments dont nos gouvernements permettent l’usage pour nous calmer le pompon anxieux et garnir les coffres des fabricants.

L’ONU affirme qu’on dénombre environ 27 millions d’usagers problématiques de drogues, ce qui représente 0,6 % de la population adulte mondiale. D’une manière générale, la consommation de drogues illicites serait stable dans le monde, bien qu’elle continue d’augmenter dans plusieurs pays en développement. L’héroïne, la cocaïne et les autres drogues tuent environ 200 000 personnes chaque année. L’Internet ne rapporte aucun décès officiellement.

Et puis, il y a les coûts. Le NIDA soutient que les abus d’alcool, de tabac, de drogues dures illicites, représentent 700 millions de dollars par année dans le monde. Les coûts sociaux et économiques de la dépendance à l’Internet et la virtualisation des rapports humains sont encore impossibles à évaluer. Mais il y en aura un très important, selon un grand nombre de chercheurs.

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Utilisation mondiale de l’Internet (selon International Telecommunication Union) :

De 2005 à 2014,  la population mondiale est passée de 6,5 à 7,2 milliards.

Durant cette période, les non-utilisateurs d’Internet sont passé de 84% à 60%.

Les utilisateurs de 16% à 40% !

Mon pays, ce n’est pas un pays, c’est… l’internet, pourrait maintenant chanter Gilles Vigneault. Les Facebook, Twitter, Instagram de ce monde sont devenus les amis, les familles, les communautés, les pays de notre ère. Et rappelons qu’une appartenance à une collectivité est un ingrédient essentiel au bonheur individuel. Les réseaux sociaux satisfont-ils ce besoin essentiel ? Peut-être. Un ersatz qui devra prouver sa pertinence et s’avérer moins dommageable que les autres vecteurs de bonheur présentés dans ce tableau selon leur dangeurosité.

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Jusqu’à maintenant notre passeport canadien, notre carte du Parti Québécois, notre carte de membre de la FADOQ, notre carte de Costco, nous garantissaient largement les appartenances de remplacement de calmants fiables dans nos pharmacies domestiques.

18 castellsIl semble bien qu’il nous faudra tous être duement réseautés, d’après Manuel Castells dont je viens de découvrir l’œuvre avec ravissement.

Manuel Castells est un sociologue enseignant à l’Université de Californie à Berkeley. Il s’intéresse depuis longtemps à la technologie de l’information et à ses conséquences sociales. Ses travaux l’ont amené à étudier les phénomènes relatifs à l’informatisation en Europe de l’Ouest, en Russie, autour du Pacifique, et aux États-Unis. Deux maîtrises en sociologie, un Ph.D., un doctorat en sociologie à l’Université de Paris. Il est en plus membre de l’Académie Européenne. Mais je ne le connaissais pas. Et vous ? C’est bien ce que je disais.

 

Son opus magnus est une trilogie au titre général : The Information Age : Economy, Society, and Culture.

Le premier volume : The Rise of The Network Society (le rapport de l’individu dans la toile informatique).

Le deuxième : The Power of Identity (la même problématique appliquée aux institutions sociales comme la famille, les mouvements sociaux, la politique, et les appareils gouvernementaux).

Le troisième : End of Millenium (une analyse socio-économique des changements en cours). L’ensemble des trois bijoux chez Blackwell Publishing.

Le thème général de la trilogie développe la thèse que nous sommes à l’aube de changements aussi explosifs que ceux qui ont bouleversé le siècle dernier avec l’avènement de l’industrialisation. Castells navigue d’une discipline à l’autre en explorant les changements économiques, politiques et sociaux pour extrapoler notre futur immédiat.

Parmi ses conclusions fascinantes : ceux qui ne se retrouveront pas réseautés dans une communauté d’intérêts, de compétences, de connaissances, de préoccupations risquent l’exclusion sociale. On les retrouverait dans des réseaux parallèles comme les groupes terroristes, les cultes, et certains organismes à l’idéologie aussi verte qu’utopiste.

 

Dans la mesure où nos appartenances nationales perdent leur sens, nous cherchons une identité personnelle et collective dans la mouvance des réseaux de toutes sortes.

Nos identités auraient été longtemps sédentaires mais se prépareraient maintenant à se chercher on the road again.

Castells voit l’État comme un policier affecté à la bonne marche sécuritaire sur toutes les formes de réseaux.

Au niveau international, sa crainte est ainsi exprimée : « Le réseautage virtuel est comme un objet tombé à l’eau qui fait des vagues concentriques qui ne rejoindront jamais tous ceux qui ne sont pas sur le même plan d’eau… Une multiplication d’exclus ».

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Il conclut avec un audacieux concept. L’espace socio-politique, économique, culturel est mouvant. Ce serait la fin de l’espace-place où chacun pouvait revenir à volonté. Il faudra s’identifier comme un individu ou une collectivité en mouvance dans une réalité tout aussi mobile et même souvent virtuelle.

Les psychanalystes et les politicologues devront revoir leurs grilles d’analyse.

Sur les divans des psy, il faudra nous permettre de tenir en main nos téléphones intelligents puisqu’ils seraient devenus nos prolongements.

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2 Responses to “L’Internet : une drogue nécessaire.”

  1. sgamtl dit :

    Effectivement, il y a de quoi s’inquiéter. La mobilité (identitaire, professionnelle, géographique, familiale, sexuelle, etc.) sans frontières, apparaît comme progrès pour notre société libérale qui érige l’individualisme en valeur phare; et c’est certainement ressenti comme tel par les jeunes cadres dynamiques en quête de reconnaissance et d’assentiment. Mais je doute comme toi que la mobilité extrême soit compatible avec le bonheur dans la durée. Elle est bien trop anxiogène pour cela. Qui veut se réinventer sans cesse pour obéir aux diktats du marché, du nouveau patron? Qui veut changer 5-6 fois de carrière ou de ville ou de maison pour éviter la destitution? La communauté-place n’existe plus et avec elle s’évanouit le sens concret du politique. Ne reste que la politique spectacle que nous consommons avec plus ou moins d’appétit. Comme tout le reste, par ailleurs.

    Beau et bon blogue
    Continue!

    Un livre que j’ai lu avec intérêt et je crois que tu aimerais : Matthew Crawford: The World Beyond your Head

  2. gPonthieu dit :

    Bien vu ! En même temps, on voit (re)naître des initiatives de réappropriation des espaces physiques, des espaces de contact direct ; d’où les rassemblements spontanés après les attentats de Paris ; d’où aussi ce slogan « tous en terrasse » comme défi aux terroristes qui voudraient que chacun se terre chez soi sous la terreur justement. Internet peut aussi n’être pas une drogue. Comme il y a une différence entre déguster un verre de vin (en terrasse…) et se péter la gueule…
    À la nôtre ! (Et la bonne année, si possible !)

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