Le magasinage-remède.

Le magasinage-remède.

Pendant que l’on dénonce les paradis fiscaux en tentant de sauver un peu d’impôt soi-même, parlons-en, de l’argent. Et du plaisir de le dépenser, parfois.

« Viens magasiner, Rolande, ça va te faire du bien. »

is-6Pourquoi le geste d’acheter est-il devenu un calmant ? JE suis seul à DÉCIDER, CE que j’achète, je l’achète, COMBIEN je paie. Et je ne rends compte à personne de ce que l’achat est un besoin ou un vulgaire désir. Comme si ACHETER restait un des seuls gestes d’autonomie que nos illusions de liberté nous laissent. L’achat non rationnellement motivé est une expression de puissance. Un désir de puissance proportionnel au sentiment inconscient d’asservissement. « Je subis assez pour me permettre, cet après-midi, d’agir, tabarnouche ! »

« Quand on affirme que l’argent ne fait pas le bonheur, c’est qu’on ne sait pas bien le dépenser ! », proclame une publicité de voitures de luxe Lexus… D’après un sondage Gallup, une femme sur deux et deux hommes sur trois qui bénéficient de revenus de 75 000 $ par année rêvent de gagner plus d’argent… pour être plus heureux.

Sir Richard Layard (écono­miste britannique fondateur du Centre for Economic Performance à la London School of Economics) explique, dans le livre Le prix du bonheur, toutes les raisons qui expliquent que la richesse et le bonheur ne font pas nécessairement bon ménage !

is-7La liste du magazine Forbes des gens les plus riches comporte un pourcentage de 40 % de personnes plus malheureuses que la moyenne de la population américaine !

Depuis la Seconde Guerre mondiale, l’aisance financière de l’Américain moyen a plus que doublé en pouvoir d’achat. Mais l’indice individuel de bonheur n’a pas augmenté, lui. Plus étonnam­ment. Le Nigeria serait le pays le plus heureux au monde suivi par le Mexique, le Venezuela, El Salvador et Puerto Rico. Les États-Unis arrivent au seizième rang et le Canada au quatorzième rang ! Une autre étude, celle du professeur Ruut Veenhoven (toujours fascinant à consulter) arrive à des résultats semblables, mais place en tête le Danemark et la Suisse ; le Canada, curieusement, s’y retrouve encore au quatorzième rang !

La tendance à lier ce matérialisme nécessaire au magasinage à gogo associé faussement au bonheur n’est étrangère à personne. Si la religion a pu devenir l’opium du peuple, comme l’observait Karl Marx, la consommation de biens durables et moins durables a sans doute pris le relais.

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Il y a quelques années, April Benson (en interview sur YouTube) titrait un ouvrage toujours actuel : « To Buy or Not to Buy : Why We Overshop and How to Stop »

De plus en plus de « bonheurologues » croient que la publicité serait responsable d’un détournement important du sens des valeurs. Les publicitaires créent des besoins artificiels en suscitant des désirs qu’ils déguisent en besoins.

Nous sommes nombreux à croire que le dernier objet acheté sur eBay arrivera par la poste avec sa dose de bonheur ou à conférer au magasinage une valeur thérapeutique. Et les déceptions répétées de ces soulagements fugaces n’arrivent pas à nous convain­cre de changer de drogue !

Je me retrouve un jour au Yukon à rencontrer des personnes toutes plus intéressantes les unes que les autres pour un documen­taire radio sur ce coin de pays. Parmi ceux-ci, dans un bar de Dawson City, un grand efflanqué sympathique, grisonnant, se sert de sa guitare un peu comme d’une canne, et m’observe faire mes interviews. Il finit par se lever et s’installe à ma table. Je lui braque mon micro sous la barbe. Il se raconte. Il est d’origine Métis. Du Manitoba. Il parle un français « gossé » au canif. Il a toujours aimé la grande nature, l’a parcourue comme trappeur, l’a chantée. Nous enregistrons deux de ses œuvres. C’est country et bien senti. C’est un bon vivant talentueux, éloquent, séduisant dans son équarrissage philosophique. Dans la petite société du Yukon, pourtant souvent marginale, on le trouve trop marginal. Un genre de Survenant… Du Yukon, il a rejoint la ville de Québec en traîneau à chiens et l’exploit n’a suscité que peu d’intérêt. Et ses chansons ne sont pas au goût du jour. Il se penche vers moi au-dessus de son verre et me dit :

M’a te dire : je suis heureux malgré tout, mais on ne m’accepte pas parce que je ne suis pas supposé être heureux comme ça, cassé comme un clou et tout seul avec ma musique et la nature.

Je suis resté perplexe sur son raisonnement. Je suis monté dans son traîneau et nous avons parcouru des kilomètres et des kilomè­tres sur une rivière gelée pour aller rencontrer une famille isolée formidable vivant de la construction d’habitations en bois rond. Au retour de cette expédition mémorable, nous avons trinqué et il m’a déclaré qu’il m’aimait bien et que je pouvais me dire son ami. Ce devait être vrai parce que deux années plus tard, je reçois un message sur mon répondeur :

Salut Blondin ! Je te considère toujours comme un ami, j’en ai pas beaucoup… La nature, les chansons, les voyages en traîneau, même la belle vie de pauvre, quand c’est trop tout seul, c’est platte en crisse. Je voulais te dire bonjour et bonne chance parce que moé, j’en ai plein le cul pis je m’en vas. Salut, pis laisse faire la tristesse, tu prendras une bière à ma mort.

Il a fermé le téléphone, a sans doute pris une dernière bière et s’est suicidé en se servant de sa carabine de trappeur.

Après l’attaque au World Trade Center, l’économie américaine a fléchi. Le message présidentiel américain d’alors : Go out and shop ! Acheter n’était pas seulement moral, c’était patriotique. Le magasinage : une valeur polyvalente. Un geste moral, patriotique, et un remède universel au  mal de vivre, réel ou pas.

Qui n’a jamais éprouvé le soi-disant bonheur de ce sentiment de pouvoir éprouvé souvent dans le magasinage? JE décide, ce que JE veux, ce que JE choisis, où JE choisis d’acheter. Et surtout, JE décide ce que JE rejette au profit de ce que JE préfère.

Que d’illusions. NOUS ne décidons rien du tout. Nous ne sommes que des poissons leurrés par les artifices de la mode, les tendances, les archétypes dictés par la seule logique du commerce. Mon complice Michel Garneau écrivait : « l’homme est un petit animal économique ».

Le toujours fascinant Mihály Csíkszentmihályi écrit :

Une étude déjà ancienne mais révélatrice menée par mon équipe a étudié la corrélation entre le bonheur perçu par des adultes dans leurs temps libres et la consommation d’énergie (électricité, pétrole, etc.) dans l’activité pratiquée. Nous avons trouvé une relation négative significative : le bonheur est moins élevé lorsque la consom­mation d’énergie est plus grande. Par exemple, lire un magazine plutôt qu’un livre (le magazine coûte plus cher à produire), se prome­ner en motoneige ou au volant d’un Hummer au lieu d’effectuer une activité de loisir plus « verte ». Comment expliquer cette relation ? Parce qu’une activité qui consomme moins d’énergie fossile, par exemple, exige plus d’énergie psychique et devient une source poten­tielle d’expérience optimale.

35 capsule

Capsule BONHEUR.

Se comparer aux autres.

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One Response to “Le magasinage-remède.”

  1. capitainequebec dit :

    Salut Monsieur le Canadian Tire du Bonheur,

    Bien heureux de te voir revenir en force. Très bon papier en cette ère où on achète n’importe quoi sur le Web, eBay, Amazon, site de dropshipping chinois. On est loin du temps des catalogues papier comme ceux de la Baie, Sears et Distribution au Consommateur qui nous aidaient à passer notre déprime passagère.

    Merci Robert et j’ai osé partagé sur Facebook…ça changera des vidéos de petits minou.

    Bonne route à toi!
    P.S: J’aime bien tes vidéos, lâche pas.

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