Notre regard s’aliène

Notre regard s’aliène

Sommes-nous en train de perdre la vue et même le regard?

Depuis que nos lointains ancêtres sont sortis de la mer pour découvrir la terre (et prendre des millénaires pour apprendre à la détruire), la vue nous était un outil précieux. Pour identifier les proies à chasser et à manger, les abris pour nous protéger, les partenaires pour nous rassurer et nous reproduire, les paysages à conquérir. Les yeux et nos REGARDS nous ont toujours été précieux. «Précieux comme la prunelle de nos yeux» dit l’expression consacrée.

Nous avons admiré des œuvres d’art, la beauté sous toutes ses formes. Nous nous sommes complu dans des REGARDS admiratifs, envieux, lubriques, courroucés, amoureux ou déçus. La fonction du REGARD sert généreusement notre faim de reconnaître tout ce qui peut satisfaire nos besoins et nos désirs.

Il nous mène à la connaissance, à la sécurité, parfois même au bonheur.

La pixellisation de notre vue, le remplacement de nos yeux par des lentilles, nous privent sournoisement de nos REGARDS. La prolifération épidémique des égos nous amène à ne plus regarder les autres et les ailleurs, le beau et le désolant, mais à nous voir près des autres, présents dans les ailleurs, auprès du beau et tout près du désolant.

Comme si on ne voulait plus regarder mais se voir. Moi devant la Joconde, moi à Paris, moi au soleil pendant que les autres gèlent dans l’hiver, moi collé sur une célébrité, moi avec ma fille, moi au volant de ma nouvelle auto, moi en voyage. Nous avons cédé notre faculté de voir à des intermédiaires : appareils photo, caméras et drones. Notre quincaillerie se charge de nous voir et nous nous regarderons en retrouvant l’ordinateur fébrile d’avaler tous ces selfies.

Pourquoi aller voir soi-même quand on peut voyager partout dans le monde, s’offrir les aventures les plus stimulantes, les événements les plus spectaculaires, les expositions et musées les plus étonnants, les rencontres les plus émouvantes par le truchement des caméras des autres et nos écrans cathodiques qui regardent pour nous? Tous ces films d’exploration, ces documentaires audacieux et parfois intelligents, ces entrevues en profondeur avec des vedettes sacrées, ces reportages au cœur des conflits, nous permettent de tout voir, de tout ressentir, de tout aimer ou haïr au creux de nos fauteuils familiers. Tout près de nos miroirs habituels. À la portée des calmants que recèlent nos frigos. Et, surtout, à la portée manuelle de cette télécommande qui nous permet de changer de pays ou d’émotions, de calmer nos colères ou de nous prendre pour des athlètes riches et célèbres, du simple mouvement ridiculement minimal d’un index devenu omnipotent.

 

Notre regard est maintenant au bout de ce doigt.

Ce REGARD du bout du doigt pourrait un jour nous menacer de catatonie émotive puisque le REGARD personnel développe les convictions, la connaissance, la tolérance.

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One Response to “Notre regard s’aliène”

  1. gPonthieu dit :

    …au point même que le journalisme de témoignage direct et visuel risque d’être bientôt détrôné par les « regards » de téléphones « intelligents ». Allez, « au re-voir » !

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